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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /2009 16:07

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont commémoré ensemble mercredi à Paris l'armistice du 11 novembre 1918 et célébré l'entente franco-allemande. C'est la première fois qu'un chancelier allemand s'associe à ce qui est traditionnellement, en France, la commémoration d'une victoire sur l'Allemagne. (Reuters/Eric Feferberg/Pool)

La décision de placer durablement la date du 11 novembre sous l'unique sceau de la reconciliation franco-allemande est, à mon sens, dangereuse. Cette journée commémorative est censée rappeller la mémoire des hommes des tranchées, ces soldats courageusement tombés pour la France, leur mère patrie, pendant la Première Guerre Mondiale.

La France et l'Allemagne vivent aujourd'hui les plus belles relations pacifiques qui soient. De cette paix, notamment exprimé dans le Traité de l'Elysée, signé le 22 janvier 1963, entre le Général De Gaulle et Konrad Adenauer (alors chancelier de la République Fédérale Allemande), est né le noyau dur de la construction européenne.

A de maintes reprises, que ce soit de manière plus ou moins symbolique (comme lorsque François Mitterand donne la main à Helmut Kohl pour commémorer le 70ème anniversaire de la bataille de Verdun), ou plus ou moins politique (comme lorsque Jacques Chirac et Gerard Schröder s'associent en 2003 pour s'opposer à l'intervention militaire en Irak),  le couple franco-allemand a pu démontrer l'existence d'un socle commun de valeurs.

Est-ce pour autant qu'il faudrait revenir sur l'Histoire de nos relations? C'est justement parce qu'il y a eu ce passé belliqueux que la paix est une nécessité du présent et sera une exigence du futur. J'ai la plus grande sympathie pour le voisin allemand, par ailleurs frontalier de ma région lorraine. Je n'oublie néanmoins pas qu'il a existé plusieurs guerres entre nos deux pays. Or, je crois essentiel d'accomplir un devoir de mémoire à l'égard des soldats et mobilisés français morts dans ces différents conflits, pour la patrie qu'ils ont voulu défendre jusqu'à leur dernier souffle. Je crois en effet que c'est un minimum historique que la communauté nationale doit à ses héros inconnus.

Mais que ne lit-on pas ce matin dans les journaux pour soutenir cette modification de dénomination du 11 novembre?

"Le dernier Poilu est mort l'année dernière".

Cela signifierait-il que la France pourrait maintenant accomplir un devoir de mémoire moins fort que lorsqu'un ou deux veillaient encore au grain? Si tel devait être le cas, ce serait alors la plus grande marque d'un profond irrespect à l'égard d'une part de ces survivants, témoignages vivants de l'horreur de la Guerre et de l'engagement de leurs frères d'armes, mais aussi d'autre part, à l'égard de tous ces morts de la première guerre, morts pour une cause qui les rassemblait et les mobilisait dans les derniers instants de leurs vies: La France.

"La cérémonie du 11 novembre est le symbole de la capitulation de l'Allemagne puis des humiliations du Traité de Versailles qui servirent d'engrais, quinze ans plus tard, à l'avènement du national-socialisme" (D'après un article du Monde de ce jour).

Il faudrait maintenant que la France regrette officiellement d'avoir signé le traité de Versailles et cesse de célébrer la mémoire de ses morts de la première guerre comme elle le faisait auparavant, parce qu'elle serait responsable de l'avènement du nazisme? Mon engagement gaulliste témoigne de l'impétueuse nécessité de toujours résister contre toutes les formes de dictature, mais je ne peux pas laisser émettre l'idée que la France serait responsable de l'arrivée du national-socialisme, en tant que signataire du Traité de Versailles. 

Il est certain que l'Allemagne s'est retrouvé amoindrie après ce traité. Pour autant, ce qui a justifié l'arrivée du national-socialisme est une malheureuse succession de succès électoraux dans un contexte économique certes perturbé, y compris par les évolutions structurelles afférentes à cette convention de la Galerie des Glaces (pièce exacte où a été signé le Traité). Le devoir de mémoire n'est donc plus seulement ici diminué mais il laisse la place à un sentiment de repentance autrement plus dévastateur pour l'avancée d'une Nation dans son Histoire.

L'Histoire est comme une grande bande de papier blanc sur laquelle l'Homme écrit l'Histoire de ses Idées, de ses Luttes, de ses Guerres, et de son Progrès. Pour avancer, il est bon de savoir d'où on vient, pour éviter des impasses que nos prédécesseurs ou nos ancêtres ont pu emprunter. C'est à cela que sert une bonne connaissance de l'Histoire. Parfois, des communautés humaines, nationales ou non, ont été meurtries. C'est à cela que sert le devoir de Mémoire: se souvenir pour ne pas refaire les mêmes erreurs et montrer aux générations futures jusqu'où le dévouement est allé pour certains de nos pères. Demain pourra toujours et devrait même idéalement se faire avec nos ennemis d'hier.

Mais l'Histoire ne se refait jamais, elle ne s'écrit pas plusieurs fois, elle ne s'efface pas. C'est parce qu'on a vécu une douleur qu'on s'en souvient, qu'on commémore, et qu'on avance. C'est parce qu'on modifie la lecture politique d'un évènement de l'Histoire que l'on meurtrit les fondations et que l'avancée devient alors plus difficile.

Quel comble qu'au moment où un drôle de débat est lancé sur l'identité nationale, son auteur fasse une faute de conjugaison aussi grave, d'accord entre le verbe de l'Histoire et le sujet de la Politique. L'Histoire de France, et y compris des guerres qui l'ont touchée, n'appartient qu'à la France.   La Politique de la France, elle, peut et doit même s'ouvrir aux autres, et donc en l'occurence s'étendre de l'autre côté du Rhin. Mais cette avancée politique au combien souhaitable, doit se faire sans occulter nos histoires et nos identités propres. Ca tombe bien: la France est apparemment en plein débat sur son identité nationale.

Et s'il est un élément essentiel du ciment national, c'est bien ce lien qui doit exister entre toutes les générations qui, ont fait, font et feront la grandeur de  notre Nation, par leurs combats en des temps belliqueux, ou par leurs idées et leurs discours en des temps de paix. Le devoir de mémoire doit rappeler aux générations présentes et à venir comment notre Nation s'est bâtie, après quelles épreuves, après quelles avancées, après quelles douleurs. Le devoir de mémoire est un rapport entre une Nation et son Histoire, entre des nationaux et leur passé. L'étranger, dans un sens aucunement péjoratif, fût-il l'ennnemi du moment remémoré, devenu aujourd'hui un allié et - pourquoi pas - demain un ami, ne doit intervenir dans ce devoir de mémoire qu'à la hauteur du symbole. Il y a une différence entre la main tendue du président Mitterand à Helmut Kohl en un temps donné, et la transformation définitive d'une journée jusqu'alors dédiée à la mémoire en un jour de réconciliation franco-allemande.



Et nous n'avons parlé ici que du changement de nom de la journée du 11 novembre ; mais l'idée de la création d'un ministère franco-allemand a également été émise. Un ministère est une administration, une administration centrale ; bras armé du pouvoir, bras armé du pouvoir central ; bras armé du pouvoir exécutif, lequel est la cheville ouvrière de la gouvernance héritée de Montesquieu et plus largement des Lumières. La France est un Etat-Nation. La République française n'existe que parce que la Nation existe. Là encore, ce serait remettre en question les fondations même de la Maison France que de créer ce genre de ministères. Ce serait une atteinte grave, une de plus, à la souveraineté de notre pays.

A l'instar de ces prédecesseurs, le Président de République veut resserrer le noyau franco-allemand. Mais on le voit bien. Alors que le président Mitterand, celui qui lisait les Essais de Montaigne avec une rose à la main gauche et l'Allemagne d'Helmut Kohl à la main droite, savait user du symbole à la perfection ; alors que le président Chirac savait lui user d'un charisme politique pour associer Gerard Schroder sur de nombreux dossiers internationaux ;  il semble que Nicolas Sarkozy ne sache lui enfin, que naviguer à vue, dans un hypothétique art du discours solennel mêlé à des actes graves du point de vue de la Mémoire et de l'Histoire.

Si le mitterandisme et la chiraquie semblent relever de quelques sciences politiques, il semble bien que le Sarkozisme ne soit qu'un art. "Politique-art" pour politicards...

Par Cédric PREVOT - Publié dans : Affaires Interieures - Communauté : Politique française
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